Le trésor canadien : 50 ans du castor | Unpublished
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Source Feed: Walrus
Author: The Walrus Lab
Publication Date: May 14, 2026 - 20:12

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Le trésor canadien : 50 ans du castor

May 14, 2026

Il y a cinquante ans, le castor est devenu officiellement un symbole national du Canada. Mais bien avant cela, ce petit animal façonnait déjà les rivières, alimentait le commerce et transformait discrètement le paysage.

La biologiste spécialisée en faune Dr. Glynnis Hood et Jan Kingshott, directrice du bien-être animal au Sanctuaire faunique Aspen Valley, nous font découvrir l’univers du castor — de son rôle dans la traite des fourrures à son impact écologique aujourd’hui — et expliquent pourquoi il demeure l’un des symboles les plus fascinants et résilients du Canada.

Listen to the episode:

Angela Misri: Le Canada a beaucoup de symboles nationaux. Il y a la feuille d’érable, les montagnes, l’orignal, mais peu sont aussi improbables, ou aussi influents, que le castor. Depuis plus de 400 ans, ce petit rongeur travaillant a alimenté les débuts du commerce de la fourrure, stimulé le commerce international et contribué à poser les bases économiques de ce qui allait devenir le Canada. Eh oui, nous autres, les Canadiens, on sait que les castors sont aussi célèbres pour un petit surplus d’ardeur au travail. Disons simplement que leur réputation ne se limite pas à la forêt.

Bienvenue à Canadian Time Machine, un balado qui explore des moments clés de l’histoire de notre pays. Je m’appelle Angela Misri. L’année 2025 marque le 50e anniversaire de la reconnaissance officielle du castor comme symbole national du Canada. C’est un jalon qui nous donne l’occasion de regarder au-delà du symbole et de réfléchir à notre relation avec la nature et les animaux qui ont façonné ces territoires bien avant la Confédération, parce que quand un castor s’installe dans un endroit, tout change. Il construit des barrages et crée des milieux humides qui sont des habitats riches, qui soutiennent les plantes, les poissons, les oiseaux, les insectes, et qui aident même à nous protéger contre les sécheresses et les inondations. Ce sont des ingénieurs des écosystèmes, l’une des rares espèces sur Terre capables de transformer un paysage à une échelle aussi énorme.

Alors, dans cet épisode, on ne fait pas que célébrer une icône. On explore ce que le castor a représenté pour le Canada, sur les plans culturel, historique et écologique, et ce que ça veut dire de vivre à leurs côtés aujourd’hui. Pour commencer, on se rend à Muskoka, dans un sanctuaire qui se spécialise dans les soins aux castors blessés et orphelins.

Jan Kingshott: Je m’appelle Jan Kingshott et je suis directeur du bien-être animal ici, au sanctuaire Aspen Valley Wildlife Sanctuary, à Muskoka, en Ontario.

Angela Misri: Les décennies que Jan a passées à travailler avec des chevaux lui ont donné une compréhension approfondie du comportement animal, une compétence qu’elle applique maintenant aux soins des espèces indigènes de l’Ontario, qui comprennent plus de 200 mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens, et bien sûr, le gros travailleur qu’est le castor.

Jan Kingshott: On accueille environ 1 000 animaux par année en réadaptation, et on est spécialisés dans les castors.

Angela Misri: Les castors sont peut-être un symbole du Canada, mais à Aspen Valley, ce sont des personnalités bien vivantes. Ils sont enjoués, persévérants, parfois entêtés, et ils apprennent toujours quelque chose de nouveau à Jan et à son équipe.

Jan Kingshott: On est probablement l’une des plus grandes installations en Amérique du Nord pour la réadaptation des castors et, en Ontario, probablement l’une des rares à pouvoir réellement prendre en charge un castor depuis la naissance jusqu’à sa remise en liberté, ce qui représente deux ans. En général, on en a environ 10 ou 12 au centre en même temps, et la raison, c’est qu’ils doivent rester avec nous longtemps. Dans la nature, ils ne se dispersent pas de leur unité familiale avant l’âge de deux ans. Alors évidemment, on veut reproduire ça. On ne veut pas relâcher des castors dans la nature plus tôt qu’ils ne le devraient. On veut s’assurer qu’ils vont sortir de là et s’épanouir. On a donc accueilli des castors qui avaient été atteints par des flèches ou frappés par des voitures et qui avaient des membres fracturés. On ne peut pas les sauver dans tous les cas, mais quand on peut, c’est incroyable de voir ce que certains arrivent à surmonter. Ce sont ceux-là dont, je pense, on se souvient toujours le plus.

Angela Misri: Et après tout ce drame, les flèches, les voitures et les membres cassés, ces petits survivants peuvent commencer le prochain chapitre de leur vie dans un endroit un peu plus confortable, comme la pouponnière des castors.

Jan Kingshott: Alors, quand ils sont bébés, comme ils demandent beaucoup de soins et d’attention, ils vont dans une pouponnière qui se trouve dans la maison du personnel, qui est une section séparée. Comme ça, le personnel peut passer plus de temps avec l’animal. Cette pouponnière a une baignoire pour des baignades fréquentes, et l’espace est aménagé un peu comme dans un environnement naturel.

Angela Misri: Presque tout ce premier hiver se passe à l’intérieur, où ils reçoivent des soins constants et passent beaucoup de temps à nager. Mais une fois que la neige fond, les jeunes castors sont transférés dans de plus grands enclos extérieurs, où ils peuvent explorer davantage, un peu comme ils le feraient dans la nature.

Jan Kingshott: Je pense qu’en moyenne, on a environ trois à cinq bébés castors chez nous par saison au printemps. Alors on leur donne des noms selon un thème. Puis, oui, pour les adultes qui arrivent, peu importe leur personnalité, c’est souvent ça qui inspire leur nom. On en a eu, par exemple, un qui s’appelait Mad Max…

Angela Misri: Avec un nom comme Mad Max, on peut imaginer son comportement.

Jan Kingshott: Alors, ils sont tous différents. C’est ce qui les rend vraiment le fun. Il y en a qui arrivent blessés, qui sont des adultes, et ils ne sont pas contents, évidemment. Ce n’est pas là qu’ils veulent être. Ils peuvent donc être un peu grognons, et ils peuvent, vous savez, faire de l’intimidation, charger vers nous et rendre le travail parfois plus difficile. Mais les plus jeunes, les orphelins, quand ils arrivent à un très jeune âge, ils sont assez dépendants. On doit donc passer beaucoup de temps avec eux, à s’en occuper et à les élever.

Angela Misri: Le principal personnage castor dans mes livres de zombies, c’est Mme King, qui dirige une maisonnée, ou un barrage, peu importe comment tu veux définir ça, rempli de bébés castors. Elle a donc une personnalité très sérieuse. Elle a beaucoup d’attitude, et elle sait ce qu’elle sait. Alors je t’encourage aussi à lire à propos de mon castor à la personnalité bien affirmée. Mais comme Jan le dit, le comportement est instinctif, surtout quand il est question de construction de barrages. Cet élan-là est inscrit dans l’ADN du castor.

Jan Kingshott: C’est absolument incroyable, et heureusement qu’ils ont leurs instincts, parce que ce n’est pas quelque chose qu’on pourrait leur enseigner en tant que soigneurs. On ne peut pas apprendre à un castor à construire un barrage ni à un ours à hiberner. Heureusement, ces instincts sont là. Et notre travail, en réalité, c’est de les laisser affiner ces instincts-là et les pratiquer. Alors quand ils arrivent, même quand ce sont de très jeunes bébés, genre 500 grammes, ils se déplacent déjà, ils ramassent des bâtons et les déplacent dans leur enclos. Ils sont tellement jeunes. Les instincts commencent tellement tôt. C’est fou, mais c’est vraiment le fun à regarder, c’est sûr. Et ensuite, en grandissant, on voit à quel point ils le font de plus en plus, et certains sont vraiment intenses là-dedans, comme s’ils aimaient vraiment, vraiment ça, construire sans arrêt.

Angela Misri: Et tous ces soins très directs, ce n’est pas seulement pour les garder en vie. C’est pour aider ces petites bêtes très axées sur la famille à rester sauvages, tout en apprenant quand même à faire confiance aux humains qui les élèvent.

Jan Kingshott: C’est une espèce très axée sur la famille, donc ils sont toujours avec leur famille. Quand ils arrivent chez nous, on doit les prendre en charge. On doit passer beaucoup de temps avec eux. Et si on ne le fait pas, ils ne vont pas bien, ils ne s’épanouissent pas. Ils ont vraiment besoin de ce lien et de cet attachement avec nous. Alors ce qu’on fait, c’est qu’on limite vraiment le nombre de personnes qui les manipulent et qui s’en occupent, et on limite ça à deux personnes. De cette façon-là, les bébés peuvent créer un lien avec leurs soignants, sans pour autant devenir habitués aux gens. C’est beaucoup de travail, parce qu’ils sont très dépendants. Et puis ils nagent très tôt dans leur vie. Ils nagent constamment tout au long de la journée, entrecoupant des périodes de nage par des périodes d’alimentation.

Angela Misri: Mais apprendre à connaître les castors, ce n’est pas seulement une question de les nourrir ou de leur donner des cours de nage. C’est aussi comprendre comment ils s’inscrivent plus largement dans la vie du territoire. Vivre à leurs côtés peut être complexe, mais ça en vaut la peine.

Jan Kingshott: On peut coexister avec la faune, et surtout, on peut coexister avec les castors. Je sais qu’il y a, vous savez, beaucoup de piégeage, et des gens qui disent à quel point ils causent des dommages, mais en réalité, ils sont en train de transformer le milieu. Ils ne détruisent pas. Alors je pense que c’est vraiment important que les gens sachent qu’on est capables de coexister, et que ce qu’ils font, transformer l’environnement est important.

Angela Misri: De près, on voit ce qui fait des castors bien plus qu’un simple symbole national. Ils nous rappellent la résilience, l’ingéniosité, le lien avec le territoire et une certaine détermination bien canadienne.

Jan Kingshott: Ce sont des animaux tellement incroyables. Je veux dire, c’est une espèce clé, hein. Ils créent des milieux humides. Ils font énormément pour l’écosystème. Il y a même des gens qui disent qu’ils aident à lutter contre les changements climatiques. Alors oui, c’est quand même assez impressionnant qu’un animal puisse faire tout ça. Je pense qu’ils méritent ce crédit-là, simplement à cause de ce qu’ils peuvent faire, de ce qu’ils sont.

Angela Misri: La plupart d’entre nous pensent aux castors comme à des animaux mignons et occupés, ou comme à des combattants de zombies, mais ils font bien plus que ronger des arbres. Le Canada abrite environ 25 % des milieux humides de la planète. Les castors façonnent le paysage, creusent des canaux, construisent des barrages et créent des habitats qui soutiennent les poissons, les oiseaux, les amphibiens et même de petits mammifères. Les castors ont réellement façonné le Canada. Et leur impact dépasse largement la nature. Leur fourrure a alimenté les premières explorations et l’établissement européens, a façonné les économies autochtones et est devenue un symbole de l’ingéniosité canadienne. Leur image s’est retrouvée sur les armoiries de la Compagnie de la Baie d’Hudson et a inspiré des marques canadiennes emblématiques comme Roots. On a même célébré leur charme sous forme de pâte frite, avec la célèbre queue de castor, preuve qu’on mange volontiers nos symboles nationaux. Alors, pour nous aider à creuser un peu plus l’histoire du castor au Canada, nous accueillons la Dre Glynnis Hood. Elle est écologiste de la faune, professeure en sciences de l’environnement à l’Université de l’Alberta et autrice de plusieurs livres sur les castors, dont The Beaver Manifesto. Glynnis, bienvenue.

Glynnis Hood: Merci.

Angela Misri: Parlez-moi de ce qui vous a inspirée dans ce choix de carrière. Qu’est-ce que les castors en sont venus à représenter pour vous ?

Glynnis Hood: Personnellement, ils sont devenus une source infinie de questions et de curiosité. À l’époque édouardienne, les gens avaient des cabinets de curiosités et ils rassemblaient toutes sortes de choses provenant de la nature, pour essayer de les comprendre ou pour les montrer à leurs amis. Et chaque fois que je fais une étude sur les castors, en me disant bon, qu’est-ce qu’il reste à explorer, il y a quinze autres questions qui se forment dans ma tête quand je suis sur le terrain. Quand j’ai commencé mon doctorat, c’était en fait sur un tout autre sujet, même si j’ai grandi dans la vallée de Creston, en Colombie-Britannique, où il y a des milieux humides de renommée mondiale et beaucoup de castors, et c’est là que se trouvait mon cœur. J’étudiais autre chose, puis les choses ont changé, et une énorme occasion s’est présentée de faire un doctorat sur l’écologie des castors. Au lieu de ça, ce qui…

Angela Misri: C’était quoi, la grande occasion ? Vous pouvez m’en dire plus là-dessus. C’était quoi exactement, l’occasion ?

Glynnis Hood: Mon premier sujet ne fonctionnait vraiment pas bien. Et je me suis dit que c’était un signe que ça ne devait pas se faire. Je suis allée voir une de mes amies qui était prof, juste pour prendre de ses nouvelles et peut-être même lui dire au revoir. Et elle m’a dit, as-tu de l’argent ? Et j’ai répondu, oh oui, j’ai des fonds de recherche. Et elle a dit, qu’est-ce que tu penses des castors et des milieux humides ? Et j’ai répondu, ça sonne super bien. Et c’était la Dre Suzanne Bailey. On est encore amies aujourd’hui, et il est sorti énormément de choses de ce travail de doctorat, qui a mené à 25 ans d’exploration dans ces magnifiques paysages que les castors créent.

Angela Misri: J’aime ça que vous ayez fait ce virage-là et que vous ayez pu trouver quelque chose d’aussi inspirant, qui continue de vous inspirer des décennies plus tard. C’est quelque chose d’assez rare.

Glynnis Hood: Les castors touchent à tellement d’aspects de l’écologie, mais aussi aux interactions entre les humains et la faune. On peut se dire que les castors favorisent la biodiversité. C’est absolument le cas. Quand on va dans un milieu humide créé par des castors, on y trouve beaucoup plus de macroinvertébrés aquatiques, différentes communautés végétales, parfois des zones d’alevinage, différentes communautés de petits mammifères, des oiseaux chanteurs des milieux riverains, des communautés d’amphibiens. Ça, c’est la base. Mais ensuite, on voit ce qu’ils font à ces milieux humides, comment ils les aménagent et continuent de les aménager, jusqu’à la minute où la glace se forme à la surface de l’étang pour l’hiver. Ils sont actifs tout ce temps-là. Ils creusent de profonds canaux, et ces canaux peuvent s’étendre à plus de 100 ou 200 mètres du bord de l’étang. Et ils font tout ça avec leurs deux petites pattes avant. Ils peuvent abattre des arbres qui sont énormes, vraiment énormes. Et ils peuvent le faire en une nuit. Ils peuvent construire des barrages et inonder des vallées entières. Ils peuvent bâtir des huttes et survivre aux hivers canadiens. Ils peuvent creuser dans les berges quand il le faut et survivre dans des rivières dont le niveau monte et descend, même en hiver, dans des rivières régulées. Et donc, ils ont vraiment cette capacité de créer un environnement absolument dynamique, productif et en constante évolution.

Angela Misri: C’est drôle, parce que, vous savez, quand on pense aux castors, ou du moins, quand la plupart d’entre nous pensent aux castors, on les voit comme des animaux mignons et occupés. Mais ce dont vous parlez, c’est du rôle démesuré qu’ils jouent dans nos écosystèmes. Pouvez-vous expliquer pourquoi les castors sont si importants pour les milieux humides, la faune et l’environnement de façon plus large ?

Glynnis Hood: Une des choses clés, c’est qu’ils aident à maintenir et à créer des milieux humides. Et les milieux humides font partie de nos écosystèmes les plus productifs sur Terre. Ce sont aussi, à peu près, parmi les écosystèmes les plus menacés sur la planète. Si on regarde le déclin des milieux humides, même juste dans la province de l’Alberta, on a perdu plus de 70 % de nos milieux humides depuis l’arrivée des Européens. Dans certaines régions du Canada, on en a perdu plus de 90 %. Si on pense à ce à quoi ressemblaient Montréal et Toronto avant la colonisation, il y avait des milieux humides à ces endroits-là. Nos milieux humides côtiers se sont vraiment détériorés, et on a aussi des castors qui vivent le long des côtes, pas nécessairement dans l’eau salée comme telle, mais ils sont extrêmement importants pour la création de ces systèmes au départ. Quand on compare un étang de castors à un étang sans castors, l’étang sans castors a souvent une forme assez ronde, et ses rives sont rondes ou assez uniformes. Il peut y avoir un peu de variation. Mais si on regarde un étang créé par des castors, on voit quelque chose qui ressemble à un neurone du cerveau. Il y a plein de petits canaux qui s’étendent à partir de l’étang, qui vont vers les habitats en amont, qui créent une connectivité aquatique, une interaction entre la nappe phréatique et les eaux de surface, et qui créent des habitats supplémentaires en bordure de l’eau. On sait que ces interfaces entre deux habitats, ces écotones ou écozones, sont vraiment importantes pour la biodiversité. C’est là qu’on trouve la plus grande biodiversité, là où le désert rencontre les prairies, ou là où la forêt rencontre l’océan. On y trouve une biodiversité énorme. Dans ces milieux humides créés par les castors, les rives sont très longues et en constante évolution. Quand les castors sont présents dans ces étangs et qu’ils les modifient par rapport à un étang qui n’a jamais eu de castors, leurs rives sont, en moyenne, plus de 575 % plus longues que celles d’un étang moyen sans castors, et ça, c’est juste une moyenne. Certaines dépassent les 2 000 % si on mesure toute la longueur du rivage. Grâce de ces canaux, l’eau est plus profonde. Ces étangs ont un plus grand volume d’eau. Et ce qui est vraiment intéressant, c’est que pendant les sécheresses, et on en est à notre troisième année consécutive de sécheresse extrême ici, dans le centre de l’Alberta, ces étangs-là sont les premiers à se remplir quand les pluies reviennent. Les autres prennent beaucoup plus de temps à se remplir parce qu’ils n’ont pas ces canaux qui aident à canaliser l’eau vers eux, et ils n’ont pas non plus un gestionnaire actif qui essaie de garder l’eau dans l’étang. Même en période d’inondation, les barrages de castors eux-mêmes peuvent retenir une quantité énorme d’eau. Même s’ils cèdent un peu sous la force de la crue, ils retiennent quand même de l’eau. La Dre Sherry Westbrook l’a observé lors des inondations de 2013, qui ont été très problématiques pour Calgary et toutes les communautés en aval des Rocheuses canadiennes.

Angela Misri: Oui, j’avais des amis dont les appartements ont été inondés, c’était terrible. Ça a été très dur. Je dois te poser la question, et c’est une question pas très éclairée, mais je vais la poser quand même. À quoi servent les canaux que les castors construisent ? Je comprends pourquoi ils sont utiles pour nous et pour la biodiversité, mais les canaux, c’est pour quoi ? Pour les castors ?

Glynnis Hood: Ils sont plus en sécurité dans l’eau que sur la terre ferme. Ils sont beaucoup plus agiles dans l’eau, donc ça leur offre une protection. Ça étend aussi un peu leur territoire. Ça peut relier un étang à un autre. Dans ma région, on n’a pas beaucoup de cours d’eau, alors ça peut aider à connecter les milieux humides. Mais ça crée aussi de formidables voies aquatiques jusqu’à leurs zones d’alimentation. Comme ce sont des mammifères semi-aquatiques, ils vivent dans cette zone intermédiaire entre la terre et l’eau, ce point d’équilibre, sur le plan évolutif, où les mammifères semi-aquatiques ont trouvé cette niche parfaite qui leur permet de vraiment bien s’en tirer dans l’eau tout en utilisant aussi la terre. Quand ils vont se nourrir, qu’ils coupent un grand arbre et qu’ils en prennent une branche, ils la traînent sur le sol jusqu’au bout du canal. Ensuite, ils peuvent faire flotter cette tige et la tirer avec leurs mâchoires en nageant pour revenir. J’ai même vu des castors prendre une partie du tronc de l’arbre dans leur bouche et la tirer aussi. Tout ça les aide à économiser de l’énergie. Ils brûlent moins de calories et ils sont capables de ramener tout ça jusqu’à leur hutte. Donc, il y a toutes sortes d’utilités à ces canaux. Ils sont intelligents. Je les ai vus se nourrir au bord de l’étang et, disons qu’un coyote arrive, ils sautent directement dans les canaux et s’enfuient à la nage.

Angela Misri: Donc, quand vous dites que vous avez vu tout ça, est-ce que vous vivez encore aux côtés d’une famille de castors à Camrose ?

Glynnis Hood: En fait, j’habite au nord de Camrose, près d’un parc qui s’appelle le parc provincial de Miquelon Lake. Tu y es déjà allée, c’est beau ? Oui, c’est magnifique. Et il y a énormément de huttes de castors dans le coin. Je suis entourée de castors. Il y a une famille. Si je vous invitais à prendre un thé là, tout de suite, on pourrait marcher peut-être une quinzaine de mètres depuis mon hangar à vélo et aller voir leur hutte d’hiver.

Angela Misri: Tu m’as eue à « entourée de castors » et « hutte ». Voilà.

Glynnis Hood: Oui. Je suis entourée de castors. Je peux sortir directement de chez moi et entrer dans mon terrain d’étude.

Angela Misri: Quelle est une chose qui surprendrait les Canadiens à propos du castor ?

Glynnis Hood: Je vais vous donner un exemple d’une chose surprenante que j’ai captée avec une caméra faunique, parce que j’en utilise beaucoup aussi dans mon travail. Les castors avaient abattu un arbre énorme. Ma caméra l’a filmé, on voit l’arbre tomber. Évidemment, ils doivent ensuite ébrancher l’arbre et retirer toutes les branches. Si j’étais un prédateur, je saurais que ces castors vont continuer de revenir à cet endroit-là, et je me dirais que c’est un endroit parfait pour chasser. La chose suivante qui apparaît sur la caméra, c’est un coyote, un coyote qui a l’air en très bonne santé. Il s’approche de l’arbre, puis on le voit repartir en courant. Ensuite, il revient, et on le voit encore repartir en courant. Puis, sur la troisième série de photos, on le voit s’enfuir. Et là, il y a un castor qui descend le sentier vers lui, avec un morceau de fourrure provenant de la patte arrière du coyote, un morceau qui lui pend de la bouche, comme pour dire « je t’ai dit de ne jamais revenir ». Alors, même s’ils sont des rongeurs, et oui, ce sont les deuxièmes plus grands rongeurs au monde après le capybara en Amérique du Sud, ils sont extrêmement capables de se défendre, et ils n’ont pas peur de s’attaquer à quelque chose qui essaie de les déranger.

Angela Misri: Justement, en parlant de prédateurs, les castors ont été au cœur du commerce de la fourrure, qui a entraîné l’exploration européenne, la colonisation et la transformation du territoire, et qui a évidemment eu des répercussions sur la vie des communautés autochtones au passage. Quand on célèbre le castor comme symbole canadien, qu’est-ce que vous pensez que les gens oublient souvent à propos de cette histoire ?

Glynnis Hood: Eh bien, les castors ont vraiment façonné le Canada. Le Canada moderne, ce qu’on appelle aujourd’hui le Canada. J’ai lu une citation qui disait que, sans les castors, il n’y aurait pas de Canada. Si on remonte à l’époque où Cabot est arrivé, dans les années 1400, il est venu ici et, bien sûr, à ce moment-là, ce qui attirait surtout l’attention à ce moment-là, c’était la pêche à la morue. Il y avait un peu d’échange de fourrures, mais à petite échelle. Ce n’est vraiment que lorsque Jacques Cartier est arrivé et a commencé à explorer que ça a pris de l’ampleur et que ce qui allait devenir le commerce de la fourrure a vraiment décollé. Il est venu en 1534, je crois que c’était l’un de ses premiers voyages, et il a commencé à s’intéresser au potentiel du commerce des fourrures. Puis, lorsqu’il est revenu, en 1535 je pense, il est monté jusqu’à ce qui est aujourd’hui la région de Montréal, sur le fleuve Saint-Laurent, et a commencé à établir des liens plus solides autour de la fourrure. Mais aux États-Unis, il se passait la même chose avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et Henry Hudson. Le fleuve Hudson porte son nom. Et dans cette région de New York, vers les années 1620, ils ont prélevé environ 400 peaux. Et en 1635, ils en ont prélevé plus de 15 000. Et peu de temps après, toute cette région était vidée de ses castors. Il n’y en avait plus. Les gens ont donc continué à pousser toujours plus loin vers l’intérieur du territoire. Mais au Canada, ça a vraiment, vraiment stimulé l’exploration du territoire par les Européens, et tout ça, c’était pour les castors. Il y avait d’autres fourrures impliquées, mais les castors étaient vraiment l’or à poil du Canada. Et tout ça, c’était pour un chapeau. Ces chapeaux étaient extrêmement populaires, les hauts-de-forme et les chapeaux de feutre fabriqués à partir de peaux de castor. Vers 1510, à tel point qu’il ne restait plus que deux espèces de castors dans le monde, le castor d’Amérique du Nord, Castor canadensis, et le castor d’Eurasie, Castor fiber. Et vers 1638, je crois qu’il restait très peu de castors eurasiens. Ils avaient été complètement exterminés dans la plupart des pays. Il restait encore quelques populations en Russie, en Finlande, un peu en Norvège, et quelques poches en France. Les Européens qui sont arrivés en Amérique du Nord savaient donc déjà comment faire disparaître une espèce. Ils sont venus ici et ont trouvé cette véritable manne de castors. Le commerce de la fourrure s’est poursuivi par la suite et, bien sûr, différentes compagnies de fourrure se sont établies ici. La plus connue est la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui a été fondée en 1670. Et les castors étaient tellement importants pour elle que, dès 1671, soit un an après sa création, quatre castors ont été intégrés à ses armoiries.

Angela Misri: Oui. Alors, il y a 50 ans, le Parlement a adopté la Loi sur les symboles nationaux du Canada, un projet de loi d’une seule phrase qui désignait officiellement le castor comme symbole national. Ce qui est intéressant, c’est qu’une partie de l’élan venait du fait qu’un sénateur de l’État de New York avait tenté de revendiquer le castor comme animal emblématique de son État avant nous. Mais comme vous le dites, bien avant ça, le castor figurait déjà sur les armoiries de la Compagnie de la Baie d’Hudson et même sur notre tout premier timbre-poste. Avec tout cet héritage, selon vous, qu’est-ce que ce moment de 1975 a réellement changé pour les Canadiens ? Pourquoi ce petit animal est-il resté aussi longtemps ancré dans notre imaginaire ?

Glynnis Hood: Je pense que ça fait tout simplement partie intégrante de notre histoire, et aussi de notre histoire esthétique. Je veux dire, une de nos entreprises de vêtements les plus connues au Canada, Roots, utilise le symbole du castor. Le Chemin de fer Canadien Pacifique utilise aussi le symbole du castor, l’entreprise qui a poussé le chemin de fer d’un bout à l’autre du pays comme projet de construction nationale. On a la Monnaie royale canadienne et, en 1933, la pièce de cinq cents avait un castor dessus. Devinez quoi. C’est toujours le cas aujourd’hui. Je suis allée à des conférences en Europe, à des congrès scientifiques sur le castor, en fait. Et oui, il existe des conférences sur les castors, et les gens rient de moi. Et je me dis, eh bien, elles sont vraiment intéressantes, vous devriez venir un jour. Mais c’était aussi un peu un gag. Je me suis dit que j’allais apporter tout un paquet de pièces de cinq cents et les donner à chacun des conférenciers, parce que j’animais des séances et tout ça. Et les gens venaient me voir, presque en suppliant, pour avoir ces pièces canadiennes, simplement parce qu’il y avait des castors dessus. Je n’ai jamais connu un moment dans ma vie où les castors ne représentaient pas le Canada. Voyageant au Canada, j’ai volé dans le Nord, quand je travaillais avec Parcs Canada. On volait à bord de Beaver et d’Otter, des avions de brousse canadiens emblématiques. Ça a toujours été là. Et ça a simplement semblé tellement juste que le castor devienne notre symbole national, le 24 mars 1975, que tout le pays adopte ce rongeur à grosses dents, tout poilu, avec un faible pour abattre des arbres, creuser partout et provoquer des inondations. C’est quand même quelque chose. Et on montre encore cette fierté-là, que ce soit aux Jeux olympiques de Vancouver, avec d’énormes castors gonflables qui volaient au-dessus de nous, ou aux Jeux olympiques de Montréal, qui avaient un castor comme mascotte. C’est quelque chose qui, je pense, s’est infiltré dans qui nous sommes, de nombreuses façons. Et je pense aussi qu’un élément clé, c’est que ça n’impliquait pas seulement les Britanniques. Ça n’impliquait pas seulement les Français. Ça impliquait aussi presque tous les peuples autochtones. Et ce trio-là a formé l’histoire du commerce de la fourrure au début du Canada, ce qui est très différent de ce qui s’est passé aux États-Unis.

Angela Misri: Oui, parce que les communautés autochtones savent depuis des siècles que les castors, ou amic en algonquin, sont plus que de simples animaux pour elles. Les castors façonnent le territoire, comme vous l’avez dit, ils apportent l’eau et transmettent des enseignements sur la façon de travailler avec la nature. Pouvez-vous partager certaines des façons dont ce savoir a influencé notre manière de comprendre les castors ou de travailler avec eux aujourd’hui ?

Glynnis Hood: Il existe certainement des récits de création autochtones, et ce n’est pas à moi de les raconter, au sujet des castors, du rat musqué et de la loutre, et de la façon dont ils ont contribué à façonner le monde. Il y avait même des castors géants, qui ont existé jusqu’à il y a environ 10 000 à 11 000 ans. Ils faisaient à peu près la taille d’un ours noir et vivaient aux côtés du castor moderne. On a retrouvé des fossiles un peu partout, jusqu’à Old Crow, au Yukon, et jusqu’au nord de la Floride. Bien sûr, Castoroides ohioensis est leur nom scientifique. Castoroides fait partie de la famille des castors, et ohioensis fait référence au fait que la région autour de l’Ohio et des Grands Lacs compte une quantité impressionnante de fossiles de castors géants. On retrouve donc aussi des récits de castors géants dans les traditions orales et les histoires autochtones. Sur la côte ouest de la Colombie-Britannique, il y a des peuples autochtones qui ont le castor comme nom de clan, et il apparaît aussi sur certains mâts totémiques. Donc, encore une fois, d’un océan à l’autre. Et maintenant, avec les changements climatiques, on retrouve aussi des castors jusque dans l’Arctique. Ce n’était pas nécessairement quelque chose qu’on associait aux castors au Canada au départ, quand on pensait à l’Arctique ou au Grand Nord, mais c’est une réalité qui est en train d’émerger avec les changements climatiques.

Angela Misri: Là, dans ma tête, j’imagine un castor géant contre un ours noir, un peu comme un combat à la Mothra. Oh mon Dieu, c’est incroyable. Donc, alors qu’on souligne les 50 ans du castor comme symbole national officiel, qu’est-ce que vous espérez que le castor en viendra à représenter pour les Canadiens dans les décennies à venir, surtout en ce qui concerne la conservation et notre relation avec le monde naturel ?

Glynnis Hood: Je dirais que la résilience est un mot qui me vient en tête. C’est une espèce coriace, et demandez à n’importe quel coyote à quel point ils sont coriaces. Mais malgré ça, ils ont presque disparu dans de nombreuses régions du Canada. Vers le milieu des années 1600, on ne trouvait pratiquement plus de castors près du fleuve Saint-Laurent. En 1635, il n’y en avait plus près de Trois-Rivières. Et ça s’est répété. Il y a eu des extinctions locales, de la côte est jusqu’à l’intérieur du territoire. J’habite dans les Beaver Hills, à Miquelon, et c’est le cœur d’une grande partie de l’activité liée au commerce de la fourrure dans la région d’Edmonton. Il y a eu cinq Forts Edmonton, et ils chassaient tous les castors. Mais vers 1870 au plus tard, les castors avaient disparu. Il n’y avait plus de castors dans les Beaver Hills. Il a fallu mettre en place des programmes concertés de relocalisation et de réintroduction, à Elk Island et même plus au nord, dans le parc national Wood Buffalo, là où se trouve Fort Chipewyan, qui était le centre névralgique du commerce de la fourrure dans le Nord. Ils avaient éliminé les castors dans de nombreuses parties de ce parc. Le parc fait 44 000 kilomètres carrés, soit la taille du Danemark, et ils ont dû transporter des castors par avion depuis le parc national de Prince Albert pour rétablir des populations là où elles avaient complètement disparu. Pour moi, les castors représentent donc la résilience. Ils représentent aussi l’espoir et la créativité face aux nouveaux défis. Les castors ont trouvé des façons de survivre dans des environnements hostiles. Ils ont trouvé des façons de prospérer dans des écosystèmes marginaux et de les transformer en oasis. Ils ont trouvé une façon de s’inscrire dans nos cœurs et dans nos esprits comme Canadiens. Même si certaines personnes les détestent, elles pensent quand même à eux. Et ils ont trouvé une façon de traverser l’hiver, même en période de sécheresse extrême. Je l’observe en ce moment même. C’est la troisième année de sécheresse ici, comme je l’ai mentionné, et les castors de mon étang ont quand même réussi à passer à travers chacune de ces sécheresses. Évidemment, ça ne pourra pas durer éternellement si ça continue, mais ils sont encore bien installés pour l’hiver, avec une bonne réserve de nourriture et une hutte solide. Alors je pense que ça nous donne beaucoup d’espoir pour faire face aux nouveaux défis, faire le travail nécessaire et regarder vers l’avenir plutôt que vers le passé, parce que si les castors regardaient en arrière, ils seraient horrifiés par ce que nous avons commis.

Angela Misri: C’est brillant. Merci. Merci d’avoir écouté Canadian Time Machine. Ce balado reçoit du financement du gouvernement du Canada et est produit par The Walrus Lab. Cet épisode a été réalisé par Jasmine Rach et monté par Nathara Imenes. Amanda Cupido est la productrice exécutive. Pour plus d’histoires sur des moments marquants de l’histoire canadienne, ainsi que pour les transcriptions anglaise et française de cet épisode, visitez le site thewalrus.ca/canadianheritage. Il existe aussi une version française de ce balado, intitulée Voyages dans l’histoire canadienne. Donc, si vous êtes bilingues et que vous voulez en écouter davantage, vous pouvez la trouver là où vous écoutez vos balados.

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